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Rêve de militants contre satisfaction des clientèles

01/08/2021

Le temps de vacances c’est surtout le temps de la prise de recul. La frénésie qui s’estompe et la disponibilité physique et mentale qui revigorent. Sampiero Sanguinetti nous propose de mettre à profit cet état d’esprit pour analyser ce qui s’est joué aux dernières élections territoriales, au-delà des logiques partisanes et des résultats.

Au soir du deuxième tour des élections territoriales de juin 2021 en Corse, les leaders des trois partis nationalistes encore en lice ont remercié leurs électeurs, bien sûr, mais également et de manière insistante, leurs militants. Cette insistance en direction des militants n'est pas anodine pour deux raisons. Premièrement parce que, traditionnellement, dans le système claniste en Corse, l'élection ne reposait pas sur l'action militante mais sur l'entretien de clientèles. Deuxièmement, parce que les dérives de l'action politique en France ces dernières années ont en partie fait le deuil du respect des militants.

Les militants sont l'ossature des partis politiques et les partis politiques répondent à trois  exigences. Un parti politique définit des idées, propose un programme et structure son existence, son fonctionnement, dans le respect des adhérents et des militants.
 

Le temps des clientèles
Les partis dits clanistes en Corse se rattachaient, certes, aux grandes familles qui agissent au niveau national en France, à droite, à gauche, au centre, bonaparto-gaullistes ou radicaux. Mais les clans, sur le terrain en Corse, ne proposaient pas à leurs électeurs de programmes explicites ni globaux d'action politique, sociale, culturelle ou de développement économique pour l'île dans son entier. Ces clans, considérant qu'il n'y avait pas grand-chose à faire en Corse, que la Corse se trouvait en marge des grands marchés, vouée à végéter, proposaient à leurs électeurs des aides et des services, plus destinés à la survie des individus qu'à satisfaire des ambitions pour l'île et pour ses habitants. Les deux chefs de clans principaux se partageaient donc le territoire insulaire entre Haute-Corse et Corse-du-Sud. Et ils agissaient bien sûr à travers les communes, les cantons et les circonscriptions pour « toucher » les électeurs.

L'invention d'un statut particulier en 1982, l'élection d'une assemblée à la proportionnelle et en référence à un territoire qui englobe l'île dans son entier, allait nécessairement modifier le mode de fonctionnement de ces élus et les discours politiques. Certes, aucun élu politique, où que ce soit, ne peut échapper totalement aux dérives du clientélisme. Mais dans un système moderne, aucun élu ne peut se contenter d'un fonctionnement exclusivement clientéliste. Il doit proposer des solutions globales, une ambition, un programme, prendre en compte l'existence d'intérêts différents et parfois divergents, prendre en compte l'existence de classes sociales...

Le virage militant
Dans les années 1960-1970, les nationalistes ont clairement forgé des ambitions et des exigences : la décentralisation, l'autonomie - voire l'indépendance-, la défense active de la langue corse, le développement d'une agriculture productive, la maitrise sourcilleuse du développement touristique, la défense de l'environnement, la protection des sites... Les chefs de clan traditionnels, tout en se faisant les champions pour l'un, d'un développement touristique libéré de toute contrainte, et pour l'autre le champion de l'environnement à travers l'existence d'un Parc naturel régional de la Corse, ont continué de fonctionner dans l'objectif de satisfaire des clientèles d'affidés sur des territoires bien définis dont ils avaient une connaissance impressionnante, individu par individu. Aujourd'hui, les nostalgiques de ce système rêvent d'un retour à une conception de la représentation conforme à la tradition.

C'est ainsi que le sénateur Jean-Jacques Panunzi propose de renoncer au scrutin de liste régional pour revenir à une élection fondée sur le morcellement du territoire. L'assemblée de Corse serait élue à partir de 11 circonscriptions dans lesquelles les partis présenteraient des listes différentes adaptées à ces micro-territoires. Dans un tel système explique Jean-Jacques Panunzi, « vous êtes élu par les gens de votre microrégion... Et à l'issue du mandat, on vous juge d'abord sur le travail que vous avez réalisé pour votre territoire ». En d'autres termes, cela permet de revenir à la proximité avec des clientèles et à une mise à distance des solutions à imaginer pour la Corse dans son entier. Consciemment ou inconsciemment, il plaide pour la réactivation du vieux système claniste, le renoncement aux programmes et aux fonctionnements des partis.

Et du côté français ?
Le sénateur de la Corse-du-Sud en cela rejoint-il ou non les dérives auxquelles nous avons assisté au niveau national français ? Jusque dans les années 2000, les partis politiques dits de gouvernement, en France, désignaient leurs candidats à la présidence de la République par un vote interne. Des tendances apparaissaient dans chaque parti politique, avec des leaders, et ce sont les adhérents au parti et les militants qui tranchaient entre les différents candidats éventuels lors de congrès spécialement organisés pour cela. Cédant à la fascination de plus en plus marquée des élites parisiennes pour les Etats-Unis qu'ils qualifient abusivement « d'Amérique », ces différents partis ont voulu expérimenter le système des primaires. Ce ne sont plus les militants du parti qui vont élire leur candidat aux élections. Tout citoyen qui le désire qu'il appartienne au parti ou non, de quelque sensibilité politique qu'il soit pourra trancher entre les différents candidats qui se déclarent dans les grands partis de gouvernement. Faire élire le candidat d'un parti par des gens qui n'appartiennent pas à ce parti, cela a-t-il un sens ? Cela en tous cas relativise le vote militant et permet à des candidats qui n'auraient aucune chance au sein de leur propre parti de prétendre à l'investiture (et pour l'un d'entre eux de l'obtenir). Cela conduit aussi à dépouiller les militants du parti de leur pouvoir et de leur légitimité. Face à cette évolution, on ne peut pas dire que la France serait devenue claniste quand la Corse s'employait à cesser de l'être. Mais on peut dire que l'une découvre un peu le régime des partis quand l'autre cherche à s'en libérer.

Le général De Gaulle avait, en son temps, dénoncé ce régime des partis. Les défenseurs du système des primaires de nos jours pourraient se croire héritiers de cette dénonciation. Mais dénoncer le régime des partis ce n'est pas renoncer à l'existence des partis et le général de Gaulle n'a jamais craché sur l'existence d'un parti gaulliste. Il savait les dangers qui accompagnent cette existence mais il était conscient aussi de l'impérieuse nécessité d'en disposer. Aujourd'hui, les candidats issus d'une primaire découragent petit à petit la capacité d'action militante et les élus parvenus au pouvoir se privent pour la suite d'un puissant instrument de soutien populaire à leurs choix et à leur politique.
 
En Corse comme ailleurs, le choix d'entretenir des partis politiques, une réflexion collective à travers ces partis et une force militante à l'appui des idées, offre nécessairement à ceux qui s'y conforment des atouts considérables pour exister. Le succès des nationalistes aux élection territoriales doit beaucoup à cette capacité militante. Même si le rêve sénatorial d'un retour à la satisfaction de clientèles locales plutôt qu'à la défense d'ambitions collectives pour l'île était un jour couronné de succès, la vie militante des idées resterait un levier puissant pour tenter de contenir ou de limiter les dérives clientélistes.