Robba
A machja, trà natura & cultura

31/08/2021



Cet été, le New York Post comme le Times de Londres ont manifesté un intérêt pour la divagation des vaches allaitantes en Corse. Une occasion de se pencher sur la nature corse, ressort majeur de son exotisme. Si les photos montrent des animaux sur les plages de sable fin, nous savons que le problème prend naissance dans le maquis. A machja, chjave di a nostra cultura. Espèce culturelle ou naturelle ? Caractérisée par une grande ambiguïté et une grande polysémie, le maquis est, quoi qu’il en soit, et quoi qu’il en coûte au regard des incendies et du réchauffement climatique, une partie du corps historique de notre identité. Jean-Michel Sorba, sociologue, nous propose de nous pencher sur ses composantes biologiques et culturelles en promettant une seconde partie qui se concentrera sur les ressources pastorales de ce milieu.

La Corse n’a jamais été aussi végétalisée, au moins depuis le XVIIIsiècle. 46% de sa surface est boisée, en grande partie de maquis divers et variés. Emblématique du caractère « sauvage » et « naturel » de l’île, le maquis est aussi, pour des raisons historiques et culturelles, un référent identitaire. Il a en effet constitué pendant longtemps un élément essentiel des systèmes agropastoraux et alimentaires locaux. Ressource pour les communautés villageoises (bois de chauffage, charbon, fruits divers, médecines, fourrages arborés, etc.), il était l’équivalent méditerranéen du saltus [1] des anciens systèmes agraires continentaux. Suite à l’éclatement, au milieu du siècle dernier, de l’économie agropastorale, et à l’exode rural qui l’a accompagné, le maquis s’est étendu à la quasi-totalité des espaces ruraux abandonnés (ager et hortus) en même temps qu’il a vu l’arrêt de la plupart de ses anciens usages. Cible principale des incendies, il est devenu peu à peu le lieu de tous les dangers (risque incendie, perte de biodiversité, menaces sanitaire du Bombyx du chêne et de la Xylella fastidiosa).
Le maquis est aujourd’hui soumis à des représentations et à des qualifications ambivalentes quelquefois contradictoires. Celles-ci tendent à affaiblir la place des usages productifs et en particulier des activités d’élevage. Le maquis est aussi le cadre de nombreux enjeux symboliques et économiques extérieurs aux activités productives (tourisme, chasse, sports de pleine nature etc.). De ce fait, son statut donne lieu à de nombreuses controverses aboutissant à des règlements et des politiques publiques instables.
Comment repenser la place du maquis dans la Corse contemporaine ? Doit-il être compris selon le seul registre du paysage touristique au prix de l’abandon de sa dimension productive ? Relève-t-il de la « nature » ou de la « culture » ?
C’est au fond la question de son ontologie, de sa valeur, de sa valorisation, qui est posée. De là, de quelles façons et sous quelles conditions, le maquis peut-il redevenir une partie de notre existence collective ? Comment peut-il redonner la matérialité qui fait tant défaut à nos manières de vivre ? Plus prosaïquement,  comment peut-on en faire une composante active des équilibres spatiaux et de la construction territoriale ? Ces questions réclament de s’arrêter dans un premier temps sur les définitions et les qualifications du maquis, leurs justifications et leur légitimité respectives.

[1] Dans la trilogie classique de l’espace rural, l’ager et la silva sont d’identification aisée, tant au niveau de l’écologie qu’à ceux des systèmes de production ou des modes d’appropriation et de gestion. Le saltus en revanche apparaît comme une catégorie fourre-tout, tant en termes de couverts végétaux que d’utilisation, même si l’usage pastoral y occupe de fait une place prédominante (Bertrand, 1975).
 

Une qualification scientifique d’inspiration naturaliste
Comment les biologistes, botanistes et écologues s'y prennent pour définir et qualifier cette formation végétale si particulière ?
Du fait de ses caractères marqués, le maquis corse a donné son nom à toutes les formations végétales plutôt basses, très denses, constituées d'arbrisseaux résistants à la sècheresse et formant des fourrés épineux (Wikipedia). Dans le Bulletin des Sciences Naturelles et Historiques de la Corse de mars 2002, le maquis est présenté comme « un paysage..., un écosystème..., un réseau d’interactions entre végétaux, animaux dont les hommes et le biotope » (cf Denise Viale, 2002). Son étymologie serait l'italien macchia en raison de la tâche qu'il forme sur les paysages. Dans notre île, il est la composante majeure d'un paysage riche et contrasté, composé de roches, de plaines, de clairières et de ripisylves et siège d'une forte biodiversité.
Du côté de la phytosociologie actuelle, le maquis constitue une formation végétale charnière entre les stades pelouses fruticées [du latin frutex, « arbrisseau »: formation végétale transitoire où dominent des arbustes, des arbrisseaux et des sous-arbrisseaux] d’une part, arbustifs et forestiers d’autre part. Il est à l’articulation de séries dite progressives orientées vers le stade forestier ou régressives : vers une faible couverture végétale voire le sol nu.
Malgré cette qualification à coloration naturaliste, le caractère anthropique des dynamiques du maquis est reconnu : le maquis ne serait pas « naturel » mais aurait, au cours de l’histoire et au gré des activités humaines, remplacé une forêt originelle formée de chênaies caducifoliées naturelles, puis remplacé des végétations cultivées. L’origine du maquis est donc à la fois liée à la transformation de ces anciennes chênaies par la culture et l’élevage pastoral (une « végétation secondaire », forme de « dégradation » et donc d’appauvrissement des végétations forestières primaires, au sens des botanistes et des écologues), et, en sens inverse, produit de l’ensauvagement de milieux cultivés et signe manifeste de la déprise des espaces agricoles et pastoraux.
Ces définitions scientifiques du maquis dessinent un paysage ambigu. Elles reconnaissent à l’homme un rôle majeur dans l’apparition et la composition de ces formations végétales. Mais dans cette qualification « par l’homme », elles oscillent entre un scénario de « dégradation des milieux naturels par les activités humaines » et un autre de « retour à la nature des milieux anthropisés » suite à l’abandon de ces activités humaines. Ces deux scénarios ont en commun une même inspiration « naturaliste », c’est-à-dire une représentation qui considère l’homme comme un élément extérieur à l’écosystème, une « cause » parmi d’autres de l’apparition du maquis, et non comme une composante organique de l’écosystème particulier. Ce mouvement de balancier entre anthropisation et naturalisation semble consubstantiel à la nature même du maquis et à ses qualifications.
 

Le maquis : un milieu-ressource des communautés villageoises
Le maquis a été pendant longtemps le pivot du système agropastoral de l’île : à la fois composante principale du saltus, élément associé à l’ager, et fonctionnant parfois comme milieu-ressource forestier (sylva). Son association à l’ager se faisait à la fois par les emblavures et par son intégration en tant que « jachère » aux rotations culturales, jachères reprises de façon régulière pour les cultures de céréales à travers le défrichement par le feu (debbiu) ou le dessouchage (diceppu). Comme tout saltus, le maquis constituait un milieu indispensable à l’élevage (ovins, caprins, mais aussi porcs et bovins). Situé aux confins des territoires villageois, il était à la fois un espace parcouru quotidiennement par les troupeaux, et une source de fourrage ligneux dont la production était stimulée à travers la coupe régulière des jeunes pousses des arbres et des arbustes. Ces pratiques pastorales participaient ainsi à la formation, au maintien et à l’orientation botanique du maquis. Les parcours quotidiens par les troupeaux et la récolte des rejets, des repousses et des broussailles, mais aussi l’usage des « feux courants », permettait le contrôle de l’embroussaillement, et donc réduisait l’occurrence des feux estivaux.
Enfin, le maquis procurait un éventail de ressources « forestières » aux communautés villageoises : bois de chauffage, gibier (sangliers, lièvres, perdrix, etc.), fruits (arbouses, mûres, baies de myrte, glands, etc.), salades sauvages, et même des huiles (huile de lentisque en particulier). Pendant tout le XIXet une partie du XXsiècles, cette fonction forestière s’est accentuée avec la fabrication du charbon de bois qui a procuré à une partie des ruraux un complément de revenu non négligeable. Par rapport à l’élevage, cette production de charbon a fortement modifié la nature et la dynamique du maquis, en particulier sa composante ligneuse. Au début du XXe siècle, l’effondrement des systèmes agropastoraux, puis l’abandon du charbonnage et la très faible industrialisation de l’île permettront le retour des ligneux, mais aussi l’embroussaillement non contrôlé.
Ce mouvement historique de flux et de reflux, qui suit très précisément les mouvements des hommes et de leurs activités, confirme la nature profondément anthropique du maquis. Par milieu-ressources, nous voulons signifier la multifonctionnalité difficilement envisageable aujourd’hui tant la spécialisation en filière ou en secteur a spécialisé nos milieux de vie et nos productions. Chaque portion de terre assignée à une fonction, un produit, un marché, exclusifs des autres usages. Voilà peut-être une explication de l’épuisement de nos territoires.
 

Le maquis comme marqueur identitaire
Le maquis a fourni une matière symbolique et narrative singulière que l’on retrouve abondamment dans le récit français qui qualifie l’île et son identité « rebelle ». Du fait de sa végétation impénétrable et inextricable, a machja est tour à tour refuge des bandits et par éponymie, désignation de la résistance. Repaire de parias, écrin des vendettas et symbole de la lutte contre l'envahisseur. Pour l’administration française qui prend en main l’île à la fin du XVIIIe siècle, le maquis, ses attributs et ses fonctions, symbolisent le caractère à la fois farouche et « amoral » des insulaires.  Pourtant, la langue française empruntera - chose rare - le mot à la langue corse  pour désigner à la fois les groupes de résistants et les lieux de combat du second conflit mondial.
Le maquis exprime bien l'ambigüité et l'exotisme qui caractérisent souvent le regard que porte la France sur la Corse et ses habitants. Il exprime une fascination et une crainte.
Très vite d’ailleurs (et encore récemment), la figure du berger, alors principal acteur du maquis, est associée à celle du bandit[1]. Le maquis est alors clairement du côté de la « sauvagerie », non de la civilisation, en même temps qu’il attire dès le début du XIXe siècle, les artistes – écrivains et poètes (Flaubert, Mérimée, Daudet, Dumas, Maupassant, Valéry, Loti, Vuillier, Forester, Campbell...) ou peintres, surtout paysagistes (Cowen, Compton, Broders, Melling, Lear…) –, ainsi que les premiers touristes. L’époque est au romantisme, dans lequel la nature sauvage et les paysages tourmentés occupent une place centrale. Ces premiers visiteurs vont contribuer à créer une image de la Corse et des Corses dans laquelle le maquis et ses attributs naturels et culturels occupent une place centrale.
Au cours du XXe siècle, la place du maquis prend un cours patrimonial au moment même où les Corses s’éloignent de l’île et se détournent des activités agropastorales. Il devient une référence commune à l’importante diaspora insulaire. Loin du pays, la relation identitaire est ravivée par les essences du maquis à l’occasion de rares et courts retours au village.
 Au XXIe siècle, cette qualification par le regard du visiteur contient un imaginaire du même effet mais le registre a changé. Il s’agit d’une représentation de la nature corse à laquelle adhèrent tout à la fois les touristes, les insulaires résidant en ville et les Corses de la diaspora. Le maquis constitue une partie significative du patrimoine paysager de l’île. Il s’agit d’un paysage non plus tourmenté, mais toujours spécifique et « naturel ». Même s’il est peu décrit et fait l’objet d’un nombre très limité de publications scientifiques de la part des biologistes, le maquis est aussi devenu un élément majeur du patrimoine « naturel » insulaire. Si les images qui lui ont été attachées au cours de l’histoire sont aujourd’hui reconnues comme caricaturales, le maquis, ses bergers et ses anciens bandits imprègnent l’identité « culturelle » corse. Cette qualification patrimoniale multiforme fait du maquis un identifiant majeur de l’île, objet d’attachements identitaires reconnus aussi bien par les Corses eux-mêmes qu’à l’extérieur.
Avec l’avènement d’une économie résidentielle et de loisirs, le maquis est devenu central dans la construction de l’attrait touristique de l’île : derrière les plages, ce sont ces étendues « sauvages », « intactes », impénétrables, à peine parcourues par des cochons qualifiés eux aussi de « sauvages » et de vaches errantes, dans lesquelles on peut errer pendant des jours, voire des années (Voir Astérix en Corse ), qui font rêver les touristes et leur font considérer l’île comme l’un des derniers paradis naturels à portée de main.
 Qu’elles soient naturalistes ou patrimoniales, les qualifications dominantes du maquis donnent peu de prises pour répondre aux enjeux contemporains. La qualification naturaliste du maquis (à la fois scientifique et patrimoniale) justifie qu’on le traite d’abord et avant tout comme un « écosystème à défendre » : un conservatoire naturel dont on assurerait la préservation pour conserver ses qualités intrinsèques (sa spécificité, son endémisme, sa biodiversité). Cette attitude rencontre l’assentiment des aménageurs touristiques, le maintien du maquis « en l’état » venant conforter l’image de la Corse.
 
 

[1] « Ces sauvages auxquels on donne complaisamment en Corse le nom de bergers, peuple de nomades dispersé sur la face de l’isle sans d’autre but que d’exister » Feydel, Mémoires et coutumes des Corses, Chez Garnery, An VII de la République cité in Desideri, 2007.
 

Le maquis : une formation historique devenue ressource «naturelle»
On trouve peu de choses dans les politiques touristiques qui visent spécifiquement le maquis, mais les orientations de ces politiques vis-à-vis du maquis (l’écrin des plages et la nouvelle frontière des sports de nature) sont confortées par la vision naturaliste de celui-ci et les politiques de protection qui sont attachées à cette vision. La Corse dispose en la matière d’un dispositif de protection puissant et documenté, avec le Parc naturel régional de la Corse (PNRC), les Zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF) qui comprennent de nombreuses zones emmaquisées – anciens pâturages, jardins et emblavures –, les zones Natura 2000, des Zones d’importance pour la conservation des oiseaux (ZICO) etc. Les points d’appui de la qualification sont fournis en grande partie par l’objectivation scientifique – inventaires de la biodiversité, documentation sur les espèces endémiques, sur la protection des habitats et des espèces –, portée par des chercheurs et des collectifs de passionnés.
Ces orientations vers la naturalisation sont renforcées par la qualification du maquis non plus seulement comme un écosystème sauvage, mais aussi comme un paysage, un paysage qui à la fois sert de toile de fond aux activités balnéaires, mais peut lui-même devenir le support d’activités ludiques (randonnées, excursions en quad, sports de nature) à la faveur de pistes de plus en plus nombreuses.
 La vision naturaliste du maquis doit faire face aujourd’hui à son corollaire, la prégnance d’une végétation envahissante et menaçante. L’écrin de verdure nourrit le « risque naturel » le plus sérieux : l’incendie. Comment vivre en paix avec le maquis aux portes des villages ? C’est bien la place du maquis dans les activités humaines qui est questionnée. Conjoindre prévention et production est une préoccupation ancienne qui pose le préalable de requalifier le maquis en ressource productive. Le pastoralisme maîtrisé, et peut-être réinventé, constitue sans aucun doute l’activité la plus efficace pour donner un rôle actif aux espaces emmaquisés dans la construction paysagère.
 

À la difficulté technique d’intégrer au corpus de l’agronomie les ressources fourragères spontanées souvent qualifiées de « sauvages » s’ajoutent des représentations et des cadres d’action publique qui s’opposent à la nécessaire re-qualification du maquis. Les activités pastorales ne constituent-elles pas, tout comme le maquis, un impensé ou un nœud qu’il nous appartient de défaire ? Un des enjeux d’une politique de l’espace rural en Corse ne serait-il pas l’affaire d’un nouveau regard porté sur ces deux dimensions de la prétendue nature corse, dans sa variété ?
Dans un second article, nous essaierons de comprendre comment le maquis et le pastoralisme corse à travers l’exemple de l’élevage caprin ont fait l’objet d’une marginalisation confortée au cours du XXe siècle. Et de montrer que les cadres et les représentations font quelquefois autant obstacle à la valorisation que les dimensions budgétaires…
 

Pour aller plus loin
Cet article mobilise une publication parue dans la revue Les impromptus du LPED, Vol.5 intitulé « L’émergence des spécificités locales dans les arrière-pays méditerranéens », publié en décembre 2020, dont les auteurs sont Jean-Michel Sorba et Geneviève Michon.